En France, la santé et la sécurité au travail sont encadrées par le Code du travail, qui impose à chaque employeur une obligation de résultat en matière de protection des salariés. Le document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP) est obligatoire dans toute entreprise dès l’embauche du premier salarié. Derrière ce cadre réglementaire se dessinent trois enjeux majeurs, dont la portée dépasse largement la conformité administrative.
Maladies professionnelles en progression : un enjeu que les accidents masquent
La fréquence des accidents du travail reste globalement stable en France ces dernières années. Cette apparente stabilité détourne l’attention d’un phénomène plus discret : les maladies professionnelles continuent d’augmenter, portées notamment par les troubles musculosquelettiques (TMS).
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Les TMS représentent la très grande majorité des maladies professionnelles reconnues. Ils touchent les articulations, les tendons et les muscles, souvent après des années d’exposition à des gestes répétitifs, des postures contraignantes ou des vibrations mécaniques. Un opérateur en logistique, une aide-soignante, un ouvrier sur chaîne de montage : les profils concernés sont variés, mais le mécanisme reste le même.
La prévention des TMS ne se limite pas à distribuer des équipements de protection. Elle passe par l’aménagement des postes, la rotation des tâches et parfois la refonte complète d’un process de production. Ces interventions ont un coût initial, mais elles réduisent l’absentéisme de longue durée et les indemnisations liées aux maladies professionnelles.
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Le rapport annuel 2025 de l’Assurance Maladie – Risques professionnels, publié en octobre 2026, confirme cette tendance : la sinistralité liée aux maladies professionnelles progresse alors que celle des accidents stagne. Pour une entreprise, ignorer ce déséquilibre revient à traiter les symptômes visibles (l’accident) en négligeant la pathologie chronique (la maladie).
Risques psychosociaux au travail : un enjeu de reconnaissance croissante
Les risques psychosociaux (RPS) regroupent le stress chronique, le harcèlement moral, les conflits de valeurs, l’isolement professionnel ou la surcharge de travail. Leur reconnaissance dans les statistiques officielles gagne du terrain, selon le même rapport de l’Assurance Maladie – Risques professionnels.
Cette évolution change la nature des obligations de prévention. La prévention des RPS relève de la santé au travail au même titre que la prévention des risques physiques. Le Code du travail ne fait pas de distinction : l’employeur doit évaluer tous les risques, y compris ceux qui n’ont pas de manifestation corporelle immédiate.
Pourquoi les RPS restent difficiles à évaluer dans le DUERP
Évaluer un risque de chute de hauteur repose sur des critères mesurables (hauteur, fréquence d’accès, état du sol). Évaluer un risque de burn-out ou de harcèlement demande des outils différents : questionnaires anonymes, entretiens individuels, analyse de l’organisation du travail.
Beaucoup d’entreprises inscrivent les RPS dans leur document unique sans disposer de données fiables pour les coter. Le résultat est souvent une ligne générique qui ne débouche sur aucune action concrète. Les données manquent pour les petites structures notamment, là où l’anonymat des réponses est difficile à garantir.
- Le stress lié à la charge de travail nécessite une analyse quantitative (heures, délais, effectifs) rarement disponible en PME.
- Le harcèlement moral suppose un dispositif de signalement que les structures de moins de cinquante salariés peinent à mettre en place.
- Les conflits de valeurs (écart entre ce qu’on demande au salarié et ce qu’il juge bien fait) restent presque absents des DUERP, faute de méthodologie accessible.
Cette difficulté d’évaluation n’exonère pas l’employeur. En cas de contentieux, l’absence de RPS dans le document unique peut être retenue comme un manquement à l’obligation de prévention.
Jeunes salariés et formation à la sécurité : un angle mort de la prévention
Les jeunes travailleurs sont surreprésentés dans les accidents du travail et de trajet par rapport à leur poids dans les effectifs. Le rapport annuel 2025 de l’Assurance Maladie – Risques professionnels met en évidence ce déséquilibre.
L’accueil et la formation des nouveaux arrivants conditionnent directement leur exposition aux risques. Un salarié qui découvre un poste sans accompagnement structuré est plus susceptible de commettre une erreur, de mal utiliser un équipement ou de ne pas identifier un danger.

Le passeport de prévention, un outil récent encore peu déployé
Le passeport de prévention centralise les attestations et certificats de formation à la santé et à la sécurité au travail. Chaque salarié peut y retrouver l’historique de ses formations, et l’employeur peut vérifier qu’un collaborateur dispose des compétences requises pour un poste donné.
L’outil a le mérite d’introduire une traçabilité des formations en santé et sécurité qui n’existait pas de façon centralisée. La question ouverte porte sur les formations non certifiantes : leur intégration dans le passeport reste un sujet en cours de précision réglementaire.
Pour les entreprises, le passeport ne remplace pas la formation elle-même. Il en organise la preuve. Le certificat de sauveteur secouriste du travail (SST), par exemple, reste valable vingt-quatre mois. Sans recyclage, il expire, et le salarié ne figure plus comme SST dans l’effectif formé.
Coût de l’inaction : ce que la prévention évite réellement
Les enjeux humains et les enjeux économiques de la santé au travail ne s’opposent pas. Chaque arrêt de travail génère des coûts directs et indirects : cotisations AT/MP, remplacement du salarié absent, perte de productivité, désorganisation d’équipe.
- Les cotisations AT/MP de l’entreprise sont calculées en partie sur sa sinistralité propre : plus elle déclare d’accidents et de maladies, plus son taux de cotisation augmente.
- Le remplacement d’un salarié absent suppose un recrutement temporaire, un temps de formation et une période de moindre efficacité.
- Les contentieux liés à un manquement à l’obligation de sécurité peuvent aboutir à une faute inexcusable de l’employeur, avec des indemnisations majorées.
La prévention des risques professionnels articule donc trois enjeux indissociables : contenir la montée des maladies professionnelles, intégrer les risques psychosociaux dans l’évaluation réelle des dangers, et structurer l’accueil des salariés les plus exposés. Aucun de ces trois axes ne produit de résultat isolément. Une politique de sécurité au travail qui néglige les RPS ou qui forme sans tracer reste incomplète, quel que soit le budget qu’on lui consacre.